Air Napoléon sur les planches

Toc toc toc aux portes, armement des toboggans, vérification de la porte opposée. Le spectacle commence au théâtre Napoléon. On y joue une pièce en un acte, dont le thème n’a pas tellement d’importance, devant des spectateurs bien calés dans leur siège. Avant le lever de rideau, comme l’imposent les règles de sécurité, chacun doit garder sa ceinture attachée et relever sa tablette.

Le théâtre Napoléon, vieille institution un peu défraichie, reste réputé pour quelques œuvres dépaysantes et une ancienne pièce à succès, au titre ronfleur : Concorde. Mais le secteur du spectacle souffre de l’ouverture à la concurrence, avec le développement de compagnies low cost, jouant dans des théâtres de banlieue et mettant en scène des acteurs mal payés. On y réserve par internet, paie un supplément vestiaire exorbitant, et la collation à l’entracte est également en sus. Au théâtre Napoléon, pour se différencier, on continue de servir, pendant le spectacle, un sucrésalé sans saveur. Comme il n’y a pas d’autre choix, même en payant, les abonnés du vendredi soir on pris l’habitude d’apporter leur pic-nic, acheté à bon prix à la boulangerie en face du théâtre. Aux premières rangées, où s’asseoir est beaucoup plus cher, la collation est plus élaborée, quoiqu’on mange froid et avec des couverts en plastic.

Ce n’est pas qu’on vienne spécialement pour se restaurer, mais la multiplication des contrôles à l’entrée, les grèves fréquentes des « inter-mitemps » du spectacle et les retards devenus usuels sur l’horaire incitent à prévoir quelques réserves. L’autre soir, parce qu’il avait neigé à Stockholm, la représentation parisienne a été retardée de plus de trois heures. La compagnie a envoyé, dès le lendemain, un mail automatique d’excuses standardisées expliquant que l’arrivée tardive du décor résultait de conditions climatiques défavorables constatées lors d’une autre représentation d’une autre pièce dans un autre pays et dans une autre langue. Néanmoins, dans un geste de grande bonté, la troupe avait décidé d’offrir à ses spectateurs fidélisés une compensation exceptionnelles de 500 molières, le molière étant l’unité élémentaire d’expression théâtrale mais aussi la mesure retenue pour caractériser la fidélité des spectateurs. Avec 20 000 molières, vous obtenez un programme gratuit. Contre 200 000 molières vous pouvez assister sans frais, sauf la surcharge transport, logement, nourriture, pétrole, journal du personnel, avantages sociaux et autres taxes à régler en euros, à la fameuse pièce jouée sans décor à Stockholm. Il faut cependant faire quelques concessions : réserver bien en avance, accepter d’être assis sous la scène et choisir la séance de 2h du matin.

Mais ce soir tout se passe bien. Il y a certes un peu de vent dehors, ce qui oblige le chef de troupe à interrompre le spectacle régulièrement. Lorsqu’il prononce, en quatre langues, le mot turbulence (et trois phrases sans intérêt pour rappeler les modalités d’usage), les spectateurs des toilettes sont priés de retourner vers leur siège, et chacun doit boucler sa ceinture. Les ouvreuses sont là pour contrôler que chacun se soumet à ce rituel. Au moins, personne n’aura ronflé ce soir dans la salle!
Ces opérations ralentissent quelque peu le spectacle, mais finalement il terminera à l’heure. Clap clap clap aux portes. Désarmement des toboggans. Vérification de la porte opposée. La suite se fera en bus.

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4 Responses to “Air Napoléon sur les planches”


  1. 1 Platinum Flyer 9 mars 2012 à 09:50

    Message personnel : publié au Golden MH Lounge de KUL, en confirmant que les stats montrent ce blog est suivi depuis quelques jours depuis LGK !

  2. 2 Loulou 10 mars 2012 à 17:16

    Bravo pour cet article très drôle.
    Air Napoléon est une vieille dame d’une autre époque, engoncée dans sa bienséance, ses codes bourgeois, et son style suranné qui fait aussi son charme unique. Avouez quand même que les représentations des autres compagnies manquent de charme et de décorum, et le jeu d’acteurs est plus fade.

    • 3 Platinum Flyer 10 mars 2012 à 17:32

      Vous avez raison Loulou, on n’écrit pas autant de messages à une compagnie si on n’y trouve aucun charme, et si on considère que sa maladie est vraiment incurable… Je garde toujours un peu d’espoir. Les acteurs sont parfois épatants, même s’il arrivent qu’ils soient snobs et obnubilés par leur acquis, mais il faudrait sans doute revoir quelques points d’organisation dans la salle et pour son abondante direction). La difficulté reste qu’un décorum trop contraint conduit souvent à organiser l’inconfort. Je pense qu’une sœur cadette de votre « vieille dame » a trouvé un meilleur équilibre : c’est d’ailleurs dans un avion à ses couleurs que l’article ci-dessus a été rédigé.

  3. 4 Loulou 10 mars 2012 à 20:38

    La « soeur cadette » serait elle par hasard une jeune asiatique originaire de Malaisie?


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